Là où peuvent prospérer les formats courts et les avis à l’emporte-pièce, il publie des vidéos ultradocumentées sur la tarification du carbone ou l’élimination du CO2 atmosphérique… Créée en 2015, la chaîne YouTube de Rodolphe Meyer, « Le Réveilleur », est devenue une référence pour une communauté de passionnés ou de simples curieux en quête d’une meilleure compréhension des enjeux du climat et de l’énergie. Portrait d’un vidéaste engagé.
Des réponses détaillées et riches en digressions, un phrasé rendu hésitant par le souci de la précision : c’est ainsi que l’on découvre Rodolphe Meyer, dont la chaîne Le Réveilleur, accessible sur YouTube, rassemble près de 200 000 abonnés.
Le jeune homme est devenu l’une des « voix » françaises de la vulgarisation climat-énergie. Alors, comment un futur ingénieur s’est-il mué en « passeur de science » ?
Après un bac S et une classe préparatoire à Tours, Rodolphe intègre l’ESPCI Paris(1), école réputée pour former des chercheurs et des ingénieurs de haut niveau. C’est lors d’une année Erasmus passée en Norvège qu’il se prend d’intérêt pour les questions environnementales. « J’ai pris conscience de l’ampleur et de la robustesse des connaissances accumulées sur le changement climatique et sur la crise de la biodiversité, à une époque où le climatoscepticisme circulait librement dans certains espaces institutionnels ou médiatiques. »
C’est cet écart entre connaissances scientifiques et faible niveau d’information du public, dont il fait l’expérience à son retour en France, qui incite Rodolphe à faire entendre sa voix en se lançant dans la médiation scientifique.
La fabrique d’un décrypteur
En 2015, YouTube n’est pas encore saturé de contenus. Pas de TikTok, peu de formats courts, encore moins de vulgarisation climatique structurée. Au départ, Rodolphe veut simplement exposer les arguments scientifiques qui l’ont convaincu. Ses premières vidéos parlent autant d’économie que de climat. Très vite, une autre dimension s’impose : répondre à la désinformation climatique…
Le chantier est considérable. Vidéos virales d’influenceurs climatosceptiques, polémiques sur les voitures électriques, conférences de Vincent Courtillot qui conteste les faits scientifiques présentés dans les rapports du GIEC… Le Réveilleur s’emploie à décrypter méthodiquement les raisonnements fallacieux.
Dans les contenus que Rodolphe diffuse, toute allégation doit pouvoir être rattachée à sa source. « Je l’avale et je prends le temps nécessaire pour la digérer », dit-il à propos de la littérature scientifique, qu’il ingurgite pendant des semaines avant chaque vidéo. Certaines lui demandent jusqu’à 200 heures de travail ! Les scripts, qui dépassent régulièrement vingt pages, sont relus par des chercheurs, des ingénieurs, parfois des militants associatifs ou des industriels. « Quand je mets au point la version finale d’une vidéo, c’est toujours avec cette idée en tête : si on me demande de justifier un élément, comment pourrai-je répondre ? »
À mesure que Le Réveilleur grandit, son quotidien ressemble de plus en plus à celui d’une petite rédaction scientifique en mode artisanal. Un monteur vidéo a rejoint Rodolphe. Des chercheurs l’aident ponctuellement. Même sa mère, préposée à l’élaboration des sous-titres, est de la partie !
Privilégier le temps long… pour emporter la conviction
Derrière la rigueur inflexible du scientifique transparaît parfois une forme de fragilité. Le financement du Réveilleur repose essentiellement sur les dons de sa communauté. Rodolphe sait aussi que son activité dépend d’un écosystème numérique instable. Sur YouTube, il n’a pas de prise sur les règles qui assurent la plus ou moins grande visibilité de ses vidéos. « En tant que créateur de contenus, je vois un peu l’algorithme comme un dieu que l’on prie gentiment, sans espoir de pouvoir un jour le comprendre », résume-t-il joliment.
Quand je mets au point la version finale d’une vidéo, c’est toujours avec cette idée en tête : si on me demande de justifier un élément, comment pourrai-je répondre ?
Depuis quelques années, l’intérêt porté à la vulgarisation scientifique subit une légère érosion. Les thèmes écologiques semblent moins porteurs, l’attention des internautes se fragmente entre les sollicitations multiples. Rien cependant qui conduise Rodolphe à dévier de ses convictions. Car « il faut du temps pour répondre aux questions importantes ». Alors, il poursuit. Une vidéo sur le bois. Une autre sur les réseaux de chaleur. En attendant, peut-être, de se pencher sur le coût réel des pompes à chaleur ou des voitures électriques – thèmes sur lesquels bien des idées reçues méritent d’être questionnées.
Les raisons qui lui donnent confiance dans l’impact de son travail ? Le message d’un internaute qui confie avoir changé d’avis. Le recours à une vidéo du Réveilleur pour former un groupe à la Fresque du Climat. Un spectateur qui découvre qu’il est possible de penser l’écologie autrement que comme l’enjeu d’une guerre culturelle. Au fond, c’est peut-être cela qui définit le mieux Le Réveilleur : un homme ayant appris que, face à la fureur du monde, la patience peut avoir valeur d’action.
(1) École supérieure de physique et de chimie industrielles.